Y-a-t-il un grain de sable dans l'engrenage ?


Avertissement de l'auteur : j'ai longtemps hésité à intégrer dans cet ouvrage de fiction les lettres qui suivent.

Celles-ci, qui n'ont absolument pas été modifiées, ne peuvent que susciter chez le lecteur une cruelle interrogation. Je préfère n'influencer personne et ne ferai donc pas part de mes propres spéculations. La teneur de ces lettres m'apparaît néanmoins suffisamment explicite pour qu'il ne subsiste aucune ambiguïté, bien que la conclusion soit impensable dans une société telle que la nôtre. Peut-être existe-t-il une autre explication que la parution de ce courrier fera enfin venir au grand jour ? Sachez seulement que ces lettres furent écrites il y a maintenant plusieurs mois par un jeune appelé du contingent à sa petite amie. Il va de soi que, pour des raisons bien compréhensibles de discrétion, et compte tenu de l'incertitude qui plane encore sur cette affaire, les noms et les lieux resteront momentanément secrets.


M...., le 6 août 198.hede francois

hedeMa petite puce,

Je trouve enfin le temps de t'écrire après trois jours passés dans cette saleté de base. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la situation est aussi catastrophique que je le craignais avant de partir. L'entraînement a démarré sur les chapeaux de roue et je suis complètement éreinté. Le premier jour on n'a pas vraiment eu l'occasion de se rendre compte de ce qui arrivait. La journée a surtout été passée à satisfaire certaines formalités administratives. Nous avons été répartis en chambres de douze (onze appelés et un gradé pour nous encadrer). Apparemment, je ne suis pas mal tombé. Les gens de ma chambre sont pour la plupart des étudiants comme moi et, à ce niveau, mes craintes de me retrouver au milieu d'une bande de paysans incultes sont écartées. Par contre, le caporal qui nous encadre, récemment engagé dans l'armée, semble prêt à nous tenir serrés au maximum pour obtenir les meilleures notes possible qui lui permettront de franchir les innombrables échelons, ridicules et insignifiants, qui ponctuent l'existence sordide d'un militaire de carrière.

Dès le deuxième jour, notre condition de bétail humain s'est révélée avec un peu plus de clarté. Nous avons reçu notre paquetage complet. La façon dont ceci se déroule est une véritable affliction. La distribution des effets se fait au long d'une chaîne. A l'entrée du magasin, chacun prend un caddie puis se met en slip et dépose ses vêtements civils dans celui-ci, avant que l'on prenne ses diverses mensurations. Nous pouvons alors entamer une lente progression le long de la chaîne à l'autre bout de laquelle nous ressortons en treillis mal ajustés, avec notre chariot bourré de pièces d'uniforme. Inutile de te parler du moment d'angoisse qui passe alors dans la tête de chacun et qui transparaît sur tous les visages, sous l'oeil appréciateur et goguenard de l'encadrement. A partir de cet instant, tout devient de plus en plus désagréable et nous sommes dès lors considérés comme des soldats apprentis. Il est amusant de constater que le bon sens populaire considère que l'habit ne fait pas le moine, mais que par contre, le cerveau débile du militaire de carrière admet communément que l'uniforme fait le soldat.

Après avoir transféré le contenu du chariot dans un sac incommode à porter, nous regagnons alors tristement les chambres, le pas d'autant plus lourd qu'il devient dès cet instant nécessaire de se déplacer en rangs, ce qui nous rajeunit jusqu'à la déjà lointaine époque de l'école primaire. Il faut alors ranger le paquetage dans les armoires selon un cérémonial bien établi. Ne vas surtout pas croire que cette opération revêt la même simplicité que le débouclage d'une valise dans une chambre d'hôtel. Chaque vêtement a sa place précise sur une étagère déterminée, et son emplacement doit être connu par coeur dans le but de pouvoir s'habiller rapidement dans l'obscurité complète. Chaque pile doit être alignée parfaitement avec celle des étagères supérieures et inférieures. A moi, ce genre de vaines mesures ne semble destiné qu'à briser l'esprit de la recrue, à la faire entrer dans un moule précis, objet standardisé sortant de la chaîne d'assemblage. Il est intéressant de se demander quel peut être le sort réservé à un rebut éventuel.

C'est alors à notre tour d'aller manger. Bien qu'il n'y ait qu'une centaine de mètres jusqu'à la salle de "l'ordinaire troupe", il faut nous mettre en rangs et commencer à nous entraîner à marcher au pas. Nous sommes prévenus : pour le moment c'est sans frais, mais dans l'avenir, si le pas n'est pas parfait, on recommence et passé l'heure, il n'est plus servi de repas. Même au travers de la nourriture, la hiérarchie grotesque de l'armée transpire et pue. Trois catégories distinctes de qualité de repas existent et sont servies dans des salles différentes : une pour les hommes du rang, vermine composée uniquement d'appelés, une pour les sous-officiers, appelés intégrés et carriéristes débutants, la dernière pour les officiers, l'élite, la seule catégorie réellement indispensable au bon fonctionnement de l'organisation, constamment entravée dans ses mouvements par un matériel humain aux performances jamais suffisantes. Dans la salle, la coutume des longues attentes en rangs n'est pas interrompue. L'alignement parfait doit être maintenu avant de décrocher peu à peu pour suivre la chaîne de distribution de la nourriture. Une fois servi, à chacun de se débrouiller pour engloutir sa ration dans les délais impartis et pour remiser son couvert avant de rejoindre les rangs et de regagner les chambres.

L'après-midi, nous subissons la visite médicale d'intégration. Les tests et examens se succèdent et les corps anonymes se suivent, les seuls slips introduisant une touche personnelle dans cette collection de chairs rosâtres. Un bon exemple de ces tests anodins qui deviennent abjects : l'analyse d'urine. Des lots de dix têtes sont introduits dans une pièce. Chacun saisit un verre du même modèle que ceux utilisés lors des repas (sont-ce les mêmes ?) et va s'aligner à côté de ses congénères le long du mur. A lui alors de trouver le moyen de se décontracter suffisamment pour emplir son verre qu'il va ensuite présenter à un infirmier blasé qui y trempe un bâtonnet et qui inscrit un résultat sur une fiche sans vraiment regarder le bâtonnet. Il faut ensuite vider le verre et le rincer. L'humiliation atteint son comble lors du passage devant le médecin pour l'examen général. En ce qui me concerne, le médecin était une femme. Elle se leva pour me palper brutalement, puis se rassit pour remplir ma fiche. Après un moment, elle m'ordonna d'avancer jusqu'à elle et de baisser mon slip. Lorsque mon sexe fut découvert, ridiculement tirebouchonné par le froid, elle me déclara qu'on n'aimait pas les mecs qui avaient de petites couilles dans l'Armée. Seuls les vrais hommes avaient leur place ici selon elle. Comme je répliquais que la valeur d'un homme ne se situe pas dans ses testicules, elle les saisit à pleine main et me les écrasa sans douceur en me déclarant que les fortes têtes ne faisaient pas long feu ici, avant de consigner une longue observation sur ma fiche.

Enfin rhabillés, nous pûmes passer la fin de la journée à nous exercer à la marche au pas. Nous dûmes effectuer notre part de corvées qui consista pour cette fois à laver les couloirs, les escaliers, et à faire les lits des gradés. Une bonne partie de la soirée fut occupée à nous faire rassembler en rangs dans la cour le plus rapidement possible. A chaque exercice, le temps qui nous était accordé fut réduit de quelques secondes, si bien que nous étions toujours trop lents malgré notre féroce volonté de mettre fin à l'exercice pour aller dormir. Finalement, lorsque enfin eut lieu l'appel du soir, nous apprîmes que nous serions piqués le lendemain et consignés dans les chambres durant le week-end. Par la même occasion, on nous annonça qu'à partir de lundi, et compte tenu de notre lenteur exagérée dans l'exécution des exercices militaires, l'heure du réveil serait avancée de quinze minutes, passant à cinq heures quarante cinq. Enervés, nous dûmes encore subir l'inspection des chambres avant de pouvoir dormir.

Ce matin, nous n'avons pas eu de petit déjeuner, les piqûres devant être faites à jeun. Dans le froid du petit matin et sous le souffle d'un vent glacé, nous avons encore dû patienter une heure en short, immobiles, jusqu'au moment de la piqûre, tandis que les gradés et les infirmiers, qui n'avaient rien d'autre à faire mais qui attendaient l'heure planifiée, fumaient des cigarettes en plaisantant, à l'abri dans le hall de l'infirmerie. Après avoir reçu nos trois piqûres, et avoir été marqués à chaque fois d'une croix au feutre indélébile à même la peau, nous avons été reconduits dans les chambres d'où nous ne devons pas sortir durant deux jours. J'en profite donc pour t'écrire. Les bruits qui courent laissent entrevoir une possible permission la semaine prochaine et j'espère que le bromure ne gâchera pas nos retrouvailles. Je t'embrasse partout.


M...., le 10 août 198.hede francois

hedeMa petite reine,

Excuse-moi d'avance pour cette lettre qui ne pourra qu'être bâclée compte tenu des contraintes de temps qui s'exercent sur nous vingt-quatre heures sur vingt-quatre. A tout moment peut sonner un rassemblement et nous n'avons alors qu'une petite minute pour être alignés au cordeau dans la cour du centre d'instruction militaire (CIM voire CI pour les intimes). Il n'y a donc pas un instant de tranquillité à espérer, sensation inexprimable et surtout intranscriptible, en tout cas incompréhensible à qui ne l'a pas connue. Peut-être puis-je tenter de t'en donner une vague idée. Il faut tout d'abord se rendre compte que les treillis sont des vêtements très solides et pratiques une fois enfilés, mais qu'ils sont très longs à mettre. Partout des lacets : aux manches, aux chevilles, à la taille. Une multitude de boutons à mettre, et là-dessus, il faut encore prévoir un long moment pour lacer ses rangers. Au bas mot, avec un entraînement conséquent, un minimum de trois minutes ne peut être réduit. Imagine un peu la tête que tu peux faire alors que tu es sous la douche, tout nu, et que tu n'as qu'une minute pour être sec, rhabillé, et pour aller ranger impeccablement ton armoire puisque aucun objet ne doit se trouver en dehors de celle-ci en cas d'inspection, ce qui peut avoir lieu à n'importe quel moment. Tu as déjà compris qu'il n'est pas possible de se laver à aucun moment, l'appel étant imprévisible. Et s'il est possible de rester sans se laver, tu comprends bien qu'il n'en va pas de même de certaines choses nécessitant d'ôter un pantalon que l'on sait pertinemment ne pas pouvoir remettre assez vite au besoin. Que d'angoisses inutiles pour des actes aussi élémentaires que vitaux.

J'espère que tu seras heureuse d'apprendre que ton petit homme est lui aussi capable de faire un bon soldat. Et pourquoi être si affirmatif me demanderas-tu ? Tout simplement parce que ce petit homme marche très convenablement au pas, qu'il tourne parfaitement au commandement, et qu'il s'arrête à la seconde précise où on le lui ordonne. Comme tout ceci semble être la condition à la fois nécessaire et suffisante à faire d'un civil incapable un soldat invincible, je suis fondé à me considérer valeureux guerrier. Car malgré le ridicule de l'affaire, je tourne et vire au doigt et à l'oeil. Je ne suis pas loin de penser que j'aboierais si on me l'ordonnait. Bien sûr, au tout début, il est quasiment impossible d'étouffer les pouffements déclenchés par une hilarité inévitable. Mais le rire, c'est la punition, et le chien de Pavlov lui-même avait très vite assimilé le principe. Alors des choses auparavant inimaginables prennent ici une importance démesurée et Althusser ne se trompait pas en affirmant que l'idéologie interpelle les êtres en sujets... Comment résister à la pression inexorable de cette énorme machine où nous ne pouvons même pas espérer jouer le rôle de grain de sable grippant le délicat engrenage. Ici, pas de délicatesse et le roc le plus colossal sera dynamité.

Et maintenant, plus d'ambiguïté possible. Je ressemble à un parachutiste jusqu'à la racine des cheveux puisque celle-ci est apparente justement. Tout ceci pour te dire que nous avons dû subir le rite archaïque et périmé de la tonte. L'aspect dégradant de la chose est renforcé par notre qualité de cobayes. Car qui nous coupe les cheveux ? Penses-tu que c'est un pauvre bougre d'appelé réquisitionné pour l'occasion dans sa superbe inexpérience ? Pas du tout ! Afin de faire d'une pierre deux coups, nous sommes fournis gracieusement à de charmantes jeunes filles, élèves de l'enseignement technique et préparant un CAP de coiffure.

Pourquoi a-t-on jugé nécessaire de faire de cette humiliation institutionnelle un spectacle pour les filles ? Et pourquoi ces filles, qui ont des pères, des frères, des amants, ont-elles tant de mal à retenir des gémissements extatiques lorsque leurs ciseaux tailladent nos coiffures ? Sont-ce là nos Dalila ? Et qui a ourdi cette cruelle machination ?

Et pourtant, tu le sais, je n'avais rien d'un anti-militariste avant d'être mobilisé. C'était plutôt le contraire. J'imagine mal comment les recrues ayant auparavant nourri ce genre de préjugé peuvent supporter cette inutile épreuve. Je ne te l'ai pas encore raconté, mais trois garçons nous ont rejoints lundi, avec plusieurs jours de retard. Nous n'avons fait que les apercevoir et je ne peux pas être sûr de ce que j'affirme, mais je pense que ce sont des insoumis. Ils ont été isolés et nous n'avons pas eu de contact avec eux. Je ne trouve pas d'autre raison que celle-ci, qui expliquerait une possible crainte de contamination des éléments sains. D'ailleurs les trois garçons ont bien des physiques de marginaux puisqu'ils sont arrivés avec des cheveux tombant sur les épaules, dans des jeans râpés et rapiécés. Leur regard rouge et vitreux ne laisse que peu de doute sur leur condition de drogués. Je crois que pour ce genre de personnes, le service national doit être tout simplement insupportable puisqu'ils ont déjà eu le courage de ne pas venir se présenter d'eux-mêmes. Je ne sais pas ce que l'armée va bien pouvoir en faire ni quel est son but en s'encombrant d'eux, mais secrètement, ainsi que beaucoup d'autres, j'espère que ces trois là réussiront ce que nous n'avons pas eu le courage d'entreprendre : mettre l'encadrement en échec.

Que puis-je encore te dire ? Entre les exercices et les rassemblements nous recevons une instruction insipide sous la forme de cours bâclés et pour lesquels l'encadrement lui-même semble manquer de conviction. Nous savons maintenant pourquoi techniquement nous mourrons au moins trois fois sous le feu d'une explosion nucléaire, et crois moi, cela soulage. Nous avons commencé à faire des marches un peu plus longues et j'ai les pieds en compote. A cette échelle, il n'est plus possible de parler d'ampoules mais plutôt de néons. J'espère que nous aurons une permission en fin de semaine qui me permettra de soigner ces plaies. En tout cas, il serait plus sûr de m'expédier une boîte de pansements de toute urgence puisque ici, les ampoules plantaires ne constituent pas un motif suffisant pour une consultation médicale.

Je m'étonne de ne pas encore avoir reçu de courrier. Ne manque pas de m'écrire aussi souvent que possible. Je t'embrasse très fort en attendant de te voir samedi ou dimanche si tout se passe bien.


M...., le 13 août 198.hede francois

hedeMa petite chérie,

Je t'écris en vitesse pour t'expliquer pourquoi je ne rentre pas ce week-end comme je t'en avais laissé entrevoir la possibilité. A la suite d'un stupide concours de circonstances et surtout d'un net durcissement de la discipline, nous avons été privés de sortie, notre chambre ainsi qu'une autre, sur la trentaine que comporte le centre d'instruction militaire. Je t'explique tout d'abord pourquoi la discipline s'est durcie. Il y a eu un suicide dans une autre chambre. D'après ce que nous avons pu savoir, les onze appelés qui composent la chambre du suicidé avaient mis au point un plan qui devait leur permettre d'être tous réformés. Ils ont donc choisi un volontaire qui devait s'ouvrir les veines un quart d'heure ou une demi-heure avant le réveil, suffisamment longtemps pour que cela ait l'air vraisemblable, mais pas assez pour réussir à se tuer. Dans ce genre de cas extrême, l'ensemble de la chambrée est réformée pour traumatisme. Malheureusement pour lui, le pauvre garçon n'a pas pu être sauvé. Il semble que le sang se soit écoulé plus rapidement que prévu et surtout, que les secours aient été beaucoup trop lents à venir après la découverte du blessé. Lors de l'enquête qui a suivi le drame, les rescapés ont très vite craqué et révélé l'ensemble de leur plan. Ils sont actuellement isolés et privés de sortie, comme nous.

Que des actes aussi désespérés puissent être tentés devrait ouvrir les yeux de l'encadrement et l'amener à modifier son comportement et l'état d'esprit qu'il entretient à notre égard. Eh bien, c'est à peine croyable mais c'est le contraire qui s'est produit. Immédiatement, la réaction a été de penser qu'un laxisme trop grand s'était répandu dans la base et qu'il fallait y remédier. Les exercices se sont succédés sans trêve, de jour comme de nuit, probablement dans le but de nous abrutir suffisamment pour nous empêcher de pouvoir penser à faire des bêtises. Les inspections sont devenues encore plus méticuleuses et c'est ainsi que hier au soir, de vagues traces de poussière ont été découvertes par un aspirant maniaque au dessus de la tringle à rideaux que nous avions pourtant nettoyée la veille. En conséquence, nous ne sortirons pas ce week-end et comme nous serons bloqués la semaine prochaine pour une nouvelle série de piqûres, et je n'entrevois plus la fin de ce calvaire.

Dans l'état d'épuisement où je me trouve, je dois avoir l'air d'un véritable zombi. Au bout d'un moment, on a peine à penser que des gens puissent vivre normalement à l'extérieur sans même soupçonner ce que d'autres endurent chaque jour de façon tout à fait institutionnalisée. Ce qui m'étonne, c'est que ceux qui ont fini ne paraissent conserver que de bons souvenirs de cette période, alors qu'elle m'apparaît insoutenable.

Par instants, je me sens prêt au pire, alors que d'autres semblent vivre sous nos yeux un calvaire encore plus grand. En effet, notre sort est rose comparé à celui réservé aux trois insoumis dont je t'ai déjà parlé. Ceux-ci vivent dans l'isolement le plus complet et n'ont pas l'air de pouvoir espérer sortir avant un bon moment, dans le double but probable de les briser et de ne pas leur laisser l'occasion de s'échapper de nouveau. Les trois garçons ont eu la tête complètement rasée, certainement pour les punir d'avoir voulu conserver leurs cheveux longs avant d'être pris. A toute heure du jour et de la nuit, nous les apercevons se livrant aux exercices militaires, seuls avec leur sergent instructeur, un ancien d'Indochine réputé pour sa dureté. Je n'ai pas l'impression qu'on les laisse beaucoup dormir. Remarque, dans un sens nous bénéficions de la situation puisqu'une bonne part des corvées leur est réservée et que c'est autant de moins à partager pour les autres. Je me demande comment ils font pour tenir le coup, au moins physiquement, puisque certains d'entre nous sont déjà au bord de l'épuisement et terminent les marches de façon purement mécanique.

Je suis très inquiet de ne pas recevoir de tes nouvelles qui m'apporteraient un peu de réconfort. Ecris-moi vite.


M...., le 18 août 198.hede francois

hedeMa chère J...,

J'ai bien reçu ta première lettre dont je me serais bien dispensé. Comment as-tu pu attendre ce moment pour me faire un coup pareil ? Tu dois bien comprendre que ce qui est déjà dur à avaler pour un homme qui jouit de sa liberté devient insupportable pour moi qui ne puis qu'apprendre la nouvelle et la subir passivement de cette sorte de bagne où l'on déporte la jeunesse du pays. Tu as beau me dire qu'il ne s'agit que d'une passade sans importance, destinée à combler mon absence. Dois-je dans ce cas plus facilement m'y résoudre ? Il fallait bien être une femme pour avoir cette réaction stupide et crois bien qu'elle restera à jamais entre nous. Malgré ta délicatesse, il est clair que tu me reproches d'être absent. Mais ouvre les yeux, bon sang ! Je ne suis pas parti passer des vacances sur la Côte, mais je suis bel et bien à l'armée. Est-ce que tu peux comprendre ça : je suis dans cette saleté d'armée contre mon gré, un innocent en prison. Si je ne rentre pas le week-end, ce n'est pas parce que je ne veux pas te voir, enfin ! Quel intérêt pourrais-je avoir à te mentir ? Non, vraiment, je ne comprends pas comment tu as pu faire cela, toi. Merci beaucoup pour ton soutien pendant cette période où je suis au bord du gouffre. Malgré mes lettres, tu n'as visiblement pas compris ce qui se passe ici, parce qu'ici, c'est l'Enfer, et je pèse mes mots.

Il aurait fallu que tu t'en rendes compte plus tôt et je crains qu'il ne soit maintenant trop tard. Ici nous ne sommes que des animaux et je n'emploie pas de métaphore. Pour te le montrer, je n'ai qu'à te raconter un "exercice" que nous avons effectué la veille. L'instructeur a partagé notre section en deux groupes : les moutons et les loups. Il ne s'agit pas là de codes. Les moutons, à quatre pattes, doivent s'enfuir en bêlant. Les loups, dans la même position, doivent les attraper en hurlant et les mordre. Tu vois ? Sont-ce bien ces distractions que tu me reproches ? Et encore l'épreuve n'est que morale dans ce cas, mais saches que physiquement c'est encore plus dur. Je ne te raconte pas d'histoire lorsque je dis que l'entraînement est très dur. Au contraire, il est même trop dur. Il est des choses que tu ne pourras pas comprendre, vautrée que tu es dans ton petit confort. Je crois t'avoir déjà parlé de nos marches. Quoique tu puisses en penser, ce ne sont pas d'agréable promenades en forêt "qui ne peuvent que faire du bien à ceux qui n'ont eu jusqu'alors la volonté de se maintenir dans un état physique satisfaisant". Eh bien, lors de la dernière marche, un garçon ne pouvait plus avancer. Naturellement, l'instructeur ne pouvait que soupçonner une manoeuvre destinée à tirer au flanc, lui à qui on ne la fait pas. Il a tout simplement ordonné à un camarade de chambre du garçon en question de se placer derrière lui et de le pousser en avant à chaque fois que le rythme se ralentirait. Peux-tu deviner la suite, ou faut-il te la raconter ? Le "fraudeur" ne t'enverra pas de cartes postales : il est mort déshydraté.

Honnêtement, je pense qu'il n'est pas déplacé de craindre pour ma propre personne. En effet, je n'ai pas pu m'empêcher de m'insurger contre les pratiques qui ont conduit une recrue à l'épuisement puis à la mort. Ce mouvement d'humeur m'a échappé en dépit de la résolution que j'avais prise de ne pas me faire remarquer après mon passage devant le médecin. Dorénavant, l'encadrement me dévisage avec un oeil soupçonneux, malgré l'obéissance parfaite que j'affecte à présent. Je me demande dans quelle mesure les éléments gênants pourraient être éliminés d'une manière ou d'une autre. Ne crois pas que je devienne paranoïaque, mais j'ai de fortes raisons de penser qu'il peut se produire de telles situations. J'y suis d'autant plus fortement enclin que les trois insoumis ont disparu depuis deux jours. Les rumeurs qui ont filtré par la voie officielle font état d'une nouvelle affectation dans une unité spécialement destinée à l'accueil des éléments perturbateurs et se trouvant dans l'Est, proche de la frontière allemande. Malgré cela, j'ai des doutes. Que pouvait faire le sergent chargé de l'encadrement des trois recrues, cet ancien d'Indochine dont je t'ai déjà parlé, que pouvait-il faire armé d'une pelle à la nuit tombée ? Nous l'avons aperçu par la fenêtre alors qu'il se dirigeait discrètement vers le terrain de manoeuvres destiné aux blindés.

Comme tu le vois, je ne suis pas dans l'état d'esprit d'accueillir favorablement les tours de cochon que tu me joues durant mon absence. J'estime quant à moi que tu aurais pu avoir la décence de supporter une légère privation, bien douce en comparaison de tout ce que je subis. Ton attitude scandaleuse est assimilable à celle des femmes de disparus de la Grande Guerre, rapidement remariées avec des immigrés espagnols. Quelle surprise pour ces malheureux, après des années d'enfer à risquer leurs vies pour sauver celles de ces garces, de les retrouver élevant paisiblement leur progéniture. J'espère tenir le coup jusqu'au bout afin de recevoir directement des explications qui devront être convaincantes. Mais après tout, je ne sais pas si j'ai encore le droit de t'embrasser, ni même l'envie.


M...., le 25 août 198.hede francois

hedeMa chère J...,

Tu comprendras facilement pourquoi je ne t'ai pas réécrit plus tôt. Je n'ai pas changé de point de vue depuis ma dernière lettre et si je t'écris, c'est plus pour moi que pour toi finalement.

J'ai trop besoin de m'épancher, de trouver un soulagement face à une situation que je ne serai bientôt plus capable d'assumer. La discipline est de plus en plus stricte et je fais l'objet de brimades personnelles de plus en plus nombreuses. Pas une corvée ne m'est épargnée. Ils vont jusqu'à me faire monter la garde pendant que les autres prennent leur douche ou qu'ils ont quelques minutes de repos. Moi, je dois rester au garde-à-vous avec mon pistolet mitrailleur vide, la courroie si serrée que la manette d'armement me transperce le plexus et m'occasionne des douleurs épouvantables. Je n'hésiterais pas une seconde à leur tirer une rafale dans le ventre s'ils me confiaient des munitions, mais ils doivent s'en douter. Ils savent bien qu'il n'y a qu'en temps de guerre que les conscrits ont l'occasion de liquider discrètement les bâtards de leur espèce. Ils m'ont réellement pris en grippe, et je me demande ce qu'ils projettent pour moi.

La semaine dernière, nous avons reçu une nouvelle série de piqûres et nous avons été soumis au même régime que la première fois. Le jeûne réglementaire prenait fin à dix heures du soir, et nous avons aussitôt repris les manoeuvres, l'estomac vide. Une quarantaine de garçons ont dû être hospitalisés après être tombés dans les pommes. Depuis lundi matin, nous sommes en bivouac dans la forêt de F... Tout est devenu pire, si cela était possible. Nous n'avons pratiquement pas dormi depuis notre arrivée, si ce n'est quelques minutes volées à tour de rôle pendant les gardes. Nous sommes de véritables robots, quasiment vidés de leur humanité. Une bête ne serait pas traitée comme nous le sommes, elle a une valeur marchande, elle. Les maigres périodes de sommeil qui nous sont accordées ne sont même pas réparatrices. Comment récupérer alors que nous ne sommes équipés que de duvets inconfortables et que nous devons nous allonger à même le sol, à la belle étoile ? Lorsqu'un orage nous trempe, nous ne pouvons que grelotter en attendant que nos treillis sèchent sur nous jusqu'à l'orage suivant.

En ce qui concerne la nourriture, c'est pire. Nous avons des gamelles en fer blanc où tout est versé sans délicatesse. Nous n'avons pas d'eau pour les laver à la fin du repas et nous ne pouvons qu'ôter le plus gros avec nos doigts. Le café du matin est versé dans cette même gamelle et la terre gâte tous les aliments. Il vaudrait encore mieux avoir des rations de combat qui sont emballées et aseptiques au moins. De même, pas question de se laver, faute d'eau. Inutile de se demander où les Français apprennent à être le peuple le plus sale d'Europe. Et pourtant, il nous faut être rasés impeccablement et nous nous déchirons le visage pour combattre les poils rebelles. Je me demande comment nous ne tombons pas malades. Je n'aurais jamais cru avoir autant d'endurance.

La seule chose qui me permette encore de tenir, c'est la perspective de la fin des classes. Dans quinze jours, nous recevrons nos nouvelles affectations qui seront bien moins dures, paraît-il. Je ne sais pas si je pourrais atteindre la limite, ni même si on me laissera une occasion de l'atteindre. Je te signale que l'on m'a privé de mon papier à lettres et que c'est la raison pour laquelle j'ai dû en emprunter à un camarade. De même, si le nom qui est porté au dos de l'enveloppe n'est pas le mien, c'est que je n'ai plus le droit d'écrire et que c'est la seule solution pour que la lettre ne soit pas interceptée.

Je suis très inquiet quant à mon avenir et il faut absolument que quelqu'un agisse rapidement de l'extérieur. Malgré ce que tu as fait, j'espère que je pourrais te revoir bientôt car finalement je t'aime encore.


Note de l'auteur : il n'est rien besoin d'ajouter à ces lettres si ce n'est que ce sont les dernières nouvelles que l'on ait eu depuis le départ de ce jeune appelé et son incorporation.

Depuis, plus rien, et il est impossible d'admettre la conclusion que nous impose leur succession. Des explications doivent être fournies, une enquête faite. Il faut absolument découvrir ce qu'il est advenu de S.L.



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