|
La petite histoire que je tiens à vous raconter se déroule dans un lointain royaume à défaut
de le pouvoir dans une proche république, et dont nous ne citerons pas le nom en raison de
l'excellente réputation dont il jouit et que notre but n'est pas d'entacher. L'histoire est
d'ailleurs assez ancienne, et puisque vous me demandez des précisions, je vous dirais mille
ans, par exemple.
En ce temps là, dans le royaume, naquit une princesse. Le roi et la reine en furent enchantés,
quoiqu'ils eussent préféré un petit prince. Mais ce n'était que partie remise, d'autant plus
que la toute nouvelle princesse présentait déjà toutes les prémices de la plus grande beauté.
Leur bonheur était tel qu'ils voulurent tout naturellement le faire partager à leur peuple.
Ils décrétèrent une semaine de liesse populaire. Devant oublier les impôts, les famines et les
guerres, le peuple fut vivement engagé à se répandre joyeusement dans les rues ou les campagnes,
et il le fit.
Alors que les chants de louange s'élevaient de toute la capitale, vint à y naître un petit
garçon. Il était le fils désiré d'un modeste tisserand et de sa femme. Voilà au moins deux
personnes qui avaient de réelles raisons de participer à la fête, d'autant que le petit garçon
était vraiment un beau bébé joufflu et rose. Passée la semaine de liesse, la vie reprit son
cours habituel.
Dans le château qui dominait la ville, la petite princesse put grandir et s'épanouir. Elle
était constamment entourée d'une foule de courtisans et de courtisanes qui ne se lassaient
pas de s'extasier devant la petite merveille. Qu'y a-t-il à dire de la vie de la petite
princesse ? Elle n'eut jamais aucun problème matériel, choyée, comblée, couverte de présents.
Elle fut éduquée avec une attention d'autant plus grande que les époux royaux n'ayant toujours
pas de fils, elle serait probablement amenée à prendre les rênes à leur mort. En plus de la
broderie, les meilleurs précepteurs lui enseignèrent tout ce qu'il convenait de connaître à
une future reine sur l'art de mener un peuple et des vassaux turbulents.
Le fils du tisserand grandit lui aussi. Bien sûr, il n'était entouré que de quelques voisins
et d'une maigre famille, mais il n'en était pas moins choyé à sa manière, quoique les présents
soient moins nombreux et de peu de valeur. L'opulence ne régnait pas dans le foyer du petit
garçon, mais la misère en était heureusement écartée. Il n'eut pas d'autres maîtres que ses
parents qui lui transmirent quelques rudiments de lecture et d'écriture. Le plus important pour
son père était bel et bien de lui inculquer les secrets du métier puisqu'il serait probablement
appelé à prendre sa succession et en attendant ce jour, il lui faudrait aider au tissage dès
qu'il serait assez grand.
La princesse devint une belle jeune femme, et les prétendants commencèrent à se faire connaître.
Lorsqu'ils ne rivalisaient pas dans la poésie ou une conversation métaphysique pour impressionner
la jeune fille, ils organisaient de petits tournois amicaux dans la cour du château, mais les
prenaient plus à coeur qu'aucun autre combat. Le roi son père projetait lui une alliance avec
un de ses vassaux possédant un duché puissant, et dont les velléités d'indépendance ne
risqueraient plus de morceler le royaume. La princesse, qui n'avait de goût pour aucun de ceux
qui la courtisaient, restait des heures au sommet du donjon à contempler la ville où les
minuscules silhouettes s'agitaient frénétiquement dans la poussière et parmi les immondices
encombrant les rues.
Le fils du tisserand était maintenant un superbe jeune homme. Il était bien bâti puisqu'il avait
eu la chance d'être bien nourri, contrairement à la plupart de ses concitoyens ou pire, des
paysans. Il était malin et commençait à rouler les filles, mais sans aucune méchanceté. Il avait
bien un faible pour la fille du poissonnier, mais son père l'avait pratiquement promis à la fille d'un
riche drapier, projetant une union bénéfique aux affaires. Quelquefois, le fils du tisserand
s'arrêtait de travailler et restait immobile, les yeux fixés sur le donjon du château. Quelle
pouvait bien être cette petite silhouette immobile à son sommet ?
Après s'être longtemps morfondue, la princesse fit la connaissance d'un jeune comte voisin. Elle le
vit pour la première fois par l'intermédiaire de la soeur du comte qui était demoiselle de
compagnie de la reine. Elle se sentit vite une certaine attirance pour le jeune homme et passa
de longs moments avec lui à plusieurs reprises malgré l'opposition de son père qui voyait cette
petite alliance d'un oeil chagrin. Comme la princesse ne semblait pas vouloir se ranger aux avis
de son père, le roi fit savoir au comte qu'il était devenu indésirable au château et celui-ci
s'en vit interdire l'accès. La princesse ne pouvait se résoudre à la séparation et cherchait par
tous les moyens à revoir celui qui pour la première fois avait su éveiller son coeur.
Un jour, l'occasion qu'elle espérait se présenta. La soeur du comte lui apprit qu'il serait
donné un bal chez un baron, à quelques lieues de la capitale. La princesse y était invitée et
fut informée par la demoiselle de compagnie de sa mère, que son frère s'y trouverait pour la
rencontrer. Le jour du bal, la princesse se para de ses plus beaux atours. Elle prit place dans
un grand lit à porteurs qu'elle affectionnait pour se déplacer et partit accompagnée par une
escorte de soldats en armures de parade. La petite troupe commença à traverser la ville, se frayant
un chemin dans les ruelles encombrées malgré la nuit qui tombait. Elle arriva en vue d'une échoppe
de tisserand.
Le tisserand, sa femme et son fils étaient attablés devant de modestes mets. Ils mangeait
silencieusement lorsque la femme du tisserand pria son fils de traverser la rue et d'aller
emprunter un peu de sel chez le potier d'en face. Obéissant, le garçon se précipita dehors
avec l'impétuosité d'une jeune nature pleine de tempérament. Il ne prit pas garde à l'équipage
de la princesse qui passait devant la porte et se jeta dans les jambes des porteurs.
Déséquilibrés, les porteurs de tête laissèrent échapper leur charge qui tomba à terre.
De l'intérieur du lit, on entendit un cri perçant. C'était la princesse dont la tête avait
heurté violemment un des montants. Furieusement, elle écarta les tentures et passa le buste
à l'extérieur pour voir de quoi il s'agissait tandis que les porteurs se précipitaient pour
l'examiner et pour dégager leur responsabilité. A tout hasard, les gardes s'étaient saisi du
fils du tisserand.
La princesse était rouge de colère. Une grosse bosse lui poussait sur le front et elle enrageait
d'être défigurée pour le bal, ce bal où elle devait rencontrer son amoureux. Excédée, elle
hurla aux gardes :
- Qu'est-ce que c'est que cet imbécile ! Il a failli me tuer ! Je veux qu'on lui crève les yeux,
qu'on lui coupe la langue, qu'on lui brûle les tympans, qu'on lui arrache les dents et les
mains !
Elle stoppa son énumération, à court d'imagination. Le chef des gardes, qui craignait pour sa
propre personne s'il s'opposait à la princesse, fit signe à ses hommes d'emmener le fils du
tisserand au château pour y exécuter les ordres de cette dernière. Le malheureux eut beau se
débattre, il fut irrésistiblement entraîné vers son supplice. N'acceptant l'aide de personne,
la princesse remonta dans le lit que les porteurs avaient saisi de nouveau. Se ravisant, elle
se retourna une dernière fois vers les gardes pour crier :
- Et surtout, n'oubliez pas de l'émasculer !
Et l'équipage repartit vers sa destination. La princesse ne plut pas moins au comte parce
qu'elle avait une bosse. Après des mois, elle parvint à convaincre le roi de la laisser
épouser son amoureux. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. Aujourd'hui encore,
dans le duché turbulent, la rébellion armée s'oppose à l'autorité centrale. Le fils du
tisserand fut traité selon les prescriptions de la princesse. Privé de tous ses sens, il vécu
encore longtemps, nourri de bouillie par sa mère. Durant des dizaines d'années, il ne put
qu'inlassablement rejouer la scène dans son cerveau totalement isolé de l'extérieur.
Si j'ai tenu à vous relater ce fait divers déjà ancien, c'est qu'il pose plusieurs questions
essentielles. J'en citerai quelques-unes à titre d'exemple. Etait-il cruel pour la princesse
de faire subir un tel traitement à un de ses sujets qui, de par sa condition, n'avait pas
plus d'importance qu'une mouche ? La vie du fils du tisserand était-elle vraiment importante,
puisque vous-même n'en aviez jamais entendu parler, non plus d'ailleurs que de la princesse,
des gardes ou de la vieille femme à sa fenêtre ? Doit-on craindre d'être rejeté tout entier
pour un petit défaut souvent superficiel ? Et surtout, est-il réellement indispensable de saler
la nourriture ?
|