Le géant joueur


Jacques l'horloger vivait dans un village reculé du royaume du Levant. Calme et réfléchi, il était en bonne intelligence avec tous ses voisins, si bien que chacun lui faisait confiance et que lorsqu'il parlait, on l'écoutait attentivement, oubliant ses passions. Peu à peu, la sagesse de Jacques l'avait placé dans une situation d'arbitre lors des conflits et bien souvent, les antagonistes préféraient avoir affaire avec lui plutôt qu'avec la justice du roi, d'autant que Jacques intervenait gracieusement. La réputation de Jacques avait tellement grandi que même le roi et son voisin, le duc de Castelhaut, avaient fait appel à lui pour régler un différend frontalier vieux de plusieurs générations. Le nom de Jacques l'horloger avait donc largement franchi les limites du royaume du Levant.

Un beau jour, un groupe de cavaliers richement harnachés s'arrêtèrent devant l'échoppe de Jacques. Celui qui semblait être le chef s'adressa à lui :

- Pardon, mon brave, est-ce bien là l'échoppe de Jacques l'horloger ?

- En effet, voici bien son échoppe. Et moi-même suis l'horloger en question.

- Vous m'en voyez ravi, répondit le personnage. Permettez-moi de me présenter. Je suis le baron de Valfleuri et je m'exprime au nom de mon suzerain, le roi du Ponant.

Jacques se sentit flatté de l'attention qu'on lui portait. Bien que le puissant royaume du Ponant fut distant de plusieurs centaines de lieues, les exploits de son valeureux roi étaient parvenus jusqu'au paisible royaume du Levant. Que ce magnifique souverain ait entendu parler du modeste horloger qu'était Jacques n'était pas pour lui déplaire.

- Permettez-moi d'être surpris de cet honneur, annonça Jacques.

- Vous êtes bien modeste, mon cher Jacques, et croyez bien que votre sagesse et votre sagacité ne sont pas passées inaperçues jusque dans nos lointaines contrées. Les éloges sont si nombreux et si éloquents que nous n'avons pas hésité à parcourir ce long chemin pour quérir votre soutien.

- Je vous écoute, fit obligeamment Jacques.

- Depuis de longues années, le royaume du Ponant était en paix et tous vivaient heureux d'un bout à l'autre de ses verdoyantes vallées. Malheureusement, cette période est maintenant révolue. Depuis quelques mois, un cruel géant s'est installé sur le royaume et pille sans vergogne les greniers, dévorant ceux qui s'opposent à lui. Après que la fine fleur de notre chevalerie ait fini dans l'estomac de ce monstre, nous avons tenté de parlementer avec lui. Il est apparu que ce géant était très joueur et qu'il accepterait de quitter le royaume s'il était mis en échec. Chaque jour, une personne lui est envoyée qui peut lui lancer trois défis. Si le géant échoue dans la réalisation d'un de ces défis, il partira définitivement et regagnera les contrées obscures où vivent ses semblables. S'il réussit, il reste et continue à piller jusqu'au lendemain, après avoir dévoré celui qui n'a pas su lui démontrer son impuissance. Personne à ce jour n'a pu mettre le géant en difficulté et l'élite intellectuelle du Ponant termine à la broche ou quelquefois sous forme de beignets.

- Je vois, fit Jacques, et vous aimeriez qu'à mon tour je parte défier le géant.

- La reconnaissance de notre roi et de tout le peuple du Ponant vous serait acquise si vous vouliez bien nous tirer d'affaire. Le roi sera très généreux pour celui qui débarrassera nos terres de cet ogre invincible.

- Merci, fit Jacques, mais je ne désire pas d'or pour moi-même. Une modeste bourse destinée à l'entretien de mon épouse et de ma fille durant mon absence suffira amplement.

- Rien que de plus naturel, conclut le baron de Valfleuri, et il confia sa propre bourse à Jacques.

Celui-ci fit rapidement ses adieux et serra bien fort son épouse chérie dans ses bras. Après avoir enroulé quelques affaires dans son baluchon, Jacques enfourcha le superbe destrier que lui avait envoyé le roi du Ponant. Le petit groupe ne tarda pas à partir, sous les encouragements des concitoyens de Jacques qui ne désiraient qu'une seule chose : le voir rentrer au plus vite.

Les cavaliers chevauchèrent plusieurs jours avant d'atteindre leur destination. Jacques, qui n'était pas coutumier de ces longs déplacements à cheval, ne cessa de se plaindre de ses fesses qui le faisaient souffrir. Il se tut le jour où, lors d'un relais, la fille de l'aubergiste le massa à l'aide d'un mystérieux baume de sa composition. Enfin, les cavaliers franchirent la frontière du Ponant et se rapprochèrent rapidement de la capitale, traversant les villages sous les acclamations des habitants qui attendaient fiévreusement le résultat de la confrontation entre Jacques et le géant.

Le soir même, Jacques fut reçu à la cour du roi en présence de toute la noblesse du Ponant, ou tout au moins ce qu'il en restait. Le festin fut mémorable et toute la soirée les acrobaties des jongleurs divertirent l'assistance par leur originalité. Le roi promit monts et merveilles à Jacques qui refusa modestement. Celui-ci bénit le ciel d'être déjà marié et bien marié, car il ne voyait pas comment autrement il aurait pu refuser la main d'une des filles du roi, par ailleurs tout à fait ravissante, mais Jacques préférait rester paisiblement anonyme, autant que possible.

Comme la confrontation avait été fixée au lendemain, Jacques s'en fut se coucher de bonne heure et il eut du mal à faire évacuer sa chambre aux charmantes danseuses que le roi lui avait fait envoyer pour le délasser. Elles semblaient tant croire au courroux du roi si elles ne parvenaient pas à le distraire que Jacques en garda deux dans sa couche, charitablement.

Le matin, Jacques se leva peu frais et moyennement dispos. Après avoir déjeuné frugalement, car il ne voulait pas s'assombrir davantage l'esprit, il se mit en route vers le repaire du géant, guidé par un berger et accompagné de deux de ses compagnons de voyage désireux d'observer la défaite de l'ogre.

Quelques heures de marche plus tard, ils découvrirent enfin le monstre au détour d'une colline. Les compagnons de Jacques allèrent se dissimuler derrière un rideau d'arbres pour suivre discrètement la scène. Jacques se rapprocha du géant. Celui-ci était assis sur une meule de foin. Il avait ôté le toit du moulin qui se trouvait au bord de la rivière et tentait d'attraper le meunier et sa famille qui poussaient des hurlements de terreur.

Jacques interpella l'ogre :

- Ecoute-moi, géant. Je suis venu te défier à mon tour. Et cesse d'importuner cette malheureuse famille.

Le géant regarda d'un air intéressé celui qui se permettait de lui parler de la sorte.

- Tu es donc las de vivre, ricana-t-il de sa voix caverneuse.

- Ne ris pas trop vite, géant. Tu n'as pas encore gagné et je ne suis pas dans ta marmite.

Le géant s'esclaffa de plus belle.

- Nous allons bien voir. Quels défis as-tu imaginés pour me mettre en échec, petit impertinent ?

Jacques qui n'avait pas vraiment pu réfléchir efficacement proposa pour commencer :

- Je parie que tu n'es pas capable de raser cette forêt d'un seul coup.

- Pour qui me prends-tu, demanda le géant.

Et d'un revers du bras, il balaya les arbres aussi loin que pouvait porter le regard. Jacques pensa que le géant était très fort et qu'il allait avoir bien du mal à le battre.

- Je parie que tu ne peux pas boire ce lac d'un seul trait, défia Jacques.

- Tu as presque perdu, dit le géant.

Et se penchant sur la rive, il aspira toute l'eau du lac et la but, tandis que les malheureux poissons frétillaient de chagrin dans la boue. Jacques commença à douter de la possibilité de vaincre le géant. Sa prochaine idée devait maintenant être la bonne, mais il n'en avait aucune. Alors qu'il désespérait de se sortir de cette histoire, la peur l'empêcha de retenir un pet retentissant. Ca y était, il la tenait son idée. Il jubila :

- Tiens, attrape celui-là, mets-le en cage, et peins-le en rouge.

Puis il fixa le géant avec un air triomphal. Dépité, le géant regarda Jacques en biais. Il ne pouvait pas supporter de perdre ainsi, et il était bien sûr impossible de relever le défi.

Le géant s'agita nerveusement. Jacques sentit bien qu'il n'avait pas envie d'en rester là, mais il n'eut pas le temps d'éviter l'énorme semelle qui le cloua au sol.

Derrière les arbres, les trois observateurs qui avaient cru être débarrassés définitivement du fléau qui ravageait le pays se dévisagèrent avec un air accablé. Puisque le géant trichait, il n'y avait plus d'espoir. Serait-il possible de maintenir la cohésion d'un peuple désabusé ? Certainement pas, alors l'un d'eux parla.

- Mes amis, dit-il, nous ne pouvons pas raconter ce qui vient de se produire. La vie doit continuer. Bien sûr, le géant pille et saccage, mais le royaume est vaste et il survivra malgré tout. Mais pour cela, le peuple doit penser qu'il existe encore un espoir. Croyez-moi, il nous faut modifier la fin de la rencontre pour que chacun pense que Jacques l'horloger a été déjoué. Mettons-nous d'accord, puis jurons le secret.

Les deux autres acquiescèrent, qu'auraient-ils pu faire d'autre ?



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