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Robert était allongé sur son lit de mort. En fait, c'était un lit d'hôpital et personne ne
semblait croire qu'il puisse s'agir d'autre chose que d'un lit de malade, mais Robert savait
que c'était un lit de mort. Il était temps. Il approchait de son quatre-vingt dixième
anniversaire et il était fatigué de vivre. Depuis quelques jours, il résumait son existence
et en attendait le terme avec sérénité. Il n'avait pas toujours été las de vivre, bien au
contraire.
Comme tout le monde, durant les premières années de son existence, il n'avait pas eu vraiment
conscience de vivre. Cela lui semblait alors tout naturel, normal. A cette époque, il était
éternel. Vers huit ou neuf ans, on avait cessé de lui raconter que ceux qu'il ne revoyait plus
étaient partis pour un long voyage. Il apprit qu'ils étaient morts. A jamais. Bien sûr, il avait
fait semblant d'y croire pour ne vexer personne, mais il ne pouvait pas concevoir une
disparition définitive.
Vers treize ou quatorze ans, il franchit une nouvelle étape. Ses souvenirs dataient de
quelques années mais il s'était déjà passé beaucoup de choses avant lui. Il y avait eu une
époque assez longue durant laquelle il n'avait pas existé. En fait, cette époque n'avait pas de
limite précise, la mesure de grandeur en était l'éternité. Cette notion se rapprochait de
celle de l'infini en algèbre. Personne sur terre n'avait un âge de cet ordre, ni même s'en
approchant.
Statistiquement, il avait donc peu de chances d'atteindre plus l'infini, et donc disparaîtrait
avant. Il mourrait donc. Bien que cette idée fut insupportable, il dut bien l'admettre. Il
continua à vivre, mais bouillonnant de révolte.
Peu à peu, il vieillit. Il se maria, eut des enfants. Il ne pensait plus à la mort, il avait
trop à faire. Il se contentait de vivre, tout simplement. Il vieillit encore, et tout devint
plus difficile. Il voyait moins bien, il ne montait que lentement les escaliers, les jeunes
filles ne s'intéressaient plus à lui et il finit par ne plus s'y intéresser non plus. D'ailleurs,
plus rien ne l'intéressait. Il avait commencé à attendre la mort. Ca avait été long comme
attente, plus de trente ans, mais ça y était presque. Il en était soulagé et ne se rappelait
absolument pas comment cette bouffonnerie avait pu lui paraître passionnante et indispensable
dans un lointain passé. Et les jeunes qui s'obstinaient à vivre. Comme ils étaient pitoyables
et vains.
La famille défilait dans sa chambre en lui prédisant un prochain rétablissement. Cherchaient-ils
tous à lui conserver une espérance ou y croyaient-ils vraiment ? Bien sûr, ils étaient encore
jeunes et ne savaient pas que cette mascarade n'offrait que peu d'intérêt. Sa seule nécessité
résidait dans la démonstration de son inutilité. Et c'était à peine suffisant.
Un soir, Robert attendait le sommeil pour la dernière fois. Ce coup-ci, ce serait le sommeil
éternel. Et il ne se trompa pas puisque effectivement, cette nuit là, il mourut. Le lendemain
matin, on le trouva déjà froid et tout le monde déploya des trésors d'ingéniosité pour paraître
affecté, mais sous les masques ce n'était qu'indifférence.
En principe, l'histoire de Robert devrait maintenant être close, mais le plus long reste à venir
pourtant.
Ce matin même où les larmes gonflaient les paupières sur la Terre, Robert ouvrit les yeux.
Autour de lui, tout était blanc, comme à l'hôpital. Ainsi, ce n'était toujours pas fini, accepta-t-il,
déçu. Puis il se rendit compte que ce n'était pas l'hôpital. Il n'y avait pas le mobilier habituel
autour de lui. En fait, il n'y avait rien du tout. Il se trouvait dans une pièce entièrement nue
excepté une sorte de lit sur lequel il était couché. La matière qui le constituait était d'un
blanc lumineux et ne ressemblait à rien de ce qu'il avait rencontré jusqu'à présent. Les murs, le sol, le
plafond semblaient eux aussi composés de cette matière lumineuse et qui ne paraissait pas exister
lorsqu'on la touchait. Il était simplement vêtu d'une longue toge du même blanc que le décor et
que sa peau ne percevait pas. Il aurait tout aussi bien pu être nu mais ses yeux lui indiquaient
le vêtement.
Robert se leva. Ainsi, songea-t-il, le Ciel existe donc, puisqu'il ne pouvait s'agir que de cela.
Il tâtonna sur les murs. Ceux-ci n'avaient pas de consistance précise, pas de chaleur, ne
dégageaient pas de sensation particulière. Seulement celle d'être touchés par sa main. Robert
vit alors qu'il y avait une porte. S'il ne l'avait pas distinguée plus tôt, c'est qu'elle était
du même matériau lumineux que les murs, ainsi que la poignée, et qu'elle était rigoureusement
hermétique. En tournant la poignée, Robert vit que sa main était celle d'un jeune homme. Sa
peau était lisse et vivante et non plus craquelée et parcheminée telle celle du vieil homme
qu'il était pourtant. Il aurait voulu voir son visage, mais il n'y avait pas de miroir. Les
surfaces n'étaient même pas réfléchissantes et, il le remarqua seulement maintenant, il n'y
avait pas non plus d'ombres.
Robert ouvrit la porte. Il déboucha dans un corridor. Il n'aurait pas pu dire quelle en était la
longueur, tout y étant baigné de la clarté inconnue de la pièce dont il sortait. Il se rendit compte
qu'il ne voyait pas vraiment les surfaces mais plutôt qu'il les percevait, un peu comme s'il
avait été doté d'un radar. Il avança dans le corridor. De part et d'autre, à intervalles
réguliers, il y avait de nouvelles portes. Il en ouvrit quelques unes. A chaque fois, il
découvrait une pièce identique à celle où il s'était réveillé tout à l'heure, mais vide.
Il avait l'impression d'avoir marché durant des heures lorsqu'il atteignit l'extrémité du
couloir. Une porte s'ouvrait sur la façade qui lui barrait le chemin. Il l'ouvrit prudemment et
jeta un coup d'oeil à l'intérieur. Enfin du nouveau, songea-t-il.
La pièce était immense et il ne pouvait en distinguer les limites. Les murs étaient totalement
masqués par des rayonnages réguliers où s'entassaient des archives et des dossiers d'un format
infiniment identique. Au centre de la pièce, à quelques dizaines de mètres, un homme était assis
derrière un bureau, absorbé dans la lecture d'une pile de dossiers.
Robert referma doucement la porte derrière lui et avança dans la direction de l'inconnu qui pourrait
probablement le renseigner. En se rapprochant, Robert vit que l'inconnu était âgé contrairement à
lui, ce qui l'étonna. Mais s'il était certainement plus vieux que tout autre être que Robert ait
jamais rencontré, il n'était néanmoins pas possible de lui attribuer d'âge précis.
Robert s'immobilisa devant le bureau. Comme le vieillard ne semblait pas l'avoir remarqué, il
se racla la gorge pour annoncer sa présence. Le vieil homme leva la tête et le dévisagea un
long moment.
- Bonjour mon fils, je vous attendais justement.
- Bonjour monsieur... euh monsieur... ?
- Appelez-moi Saint-Pierre, mon fils. Asseyez-vous quelques instants que je puisse finir
d'examiner votre dossier, je vous en prie, et il désigna l'espace derrière Robert.
Ce dernier se retourna pour découvrir un fauteuil qui avait surgi d'on ne sait où. Naturellement,
pensa-t-il après s'être assis, Saint-Pierre. C'était donc vrai et dire que je n'y ai jamais cru.
Bon sang, pourvu qu'il n'en sache rien. Il se tripota nerveusement les mains pendant que Saint-Pierre
tournait les pages une à une, l'air absorbé. De temps à autre, il fronçait les sourcils puis
poursuivait.
- Bien, fit Saint-Pierre, rien d'extraordinaire là-dedans. La plupart des péchés ordinaires : orgueil,
gourmandise, concupiscence. Je vois malheureusement que vous vous êtes masturbé depuis l'âge de
quatorze ans jusqu'à cinquante-six ans, environ trois fois par semaine avec des pointes de
treize-quatorze fois vers dix-huit ans.
Robert fixait honteusement ses pieds nus. Et dire qu'à chaque fois qu'il se croyait seul et
s'accordait un plaisir égoïste, il était observé. La vache, s'il avait su !
- Je vois également que vous avez connu la chair avant le mariage et commis quelques adultères.
De même, vous avez convoité votre propre fille, et c'est très grave.
Incroyable, pensa Robert, même les pensées ne leur échappent pas. Je suis fichu.
Anxieusement, il demanda :
- Et que va-t-il se passer pour moi, maintenant ?
- Attendez quelques instants, je dois consulter mes barèmes.
Saint-Pierre sortit un grand classeur où tout était répertorié et commença à additionner sur
une petite machine. Il n'en finissait pas d'ajouter de nouveaux chiffres et Robert se tassait
peu à peu dans le fauteuil. Après ce qui sembla durer des heures de calcul, Saint-Pierre
annonça finalement :
- Si je ne me suis pas trompé, ça va vous faire cent quarante six milliards six cent trente deux
millions huit cent vingt et un mille trois cent douze années de Purgatoire. Vous avez eu chaud,
à cent cinquante milliards, c'était l'Enfer pour l'éternité.
Robert souffla, à la fois soulagé et abasourdi par le nombre que Saint-Pierre venait de lui
communiquer. Il ne s'était jusqu'alors pas cru aussi mauvais. Heureusement qu'il avait su
résister à certaines tentations.
- Et comment cela se passe-t-il, alors, se renseigna-t-il.
- Vous allez simplement retourner dans votre chambre et attendre la date, expliqua Saint-Pierre.
Ne vous inquiétez pas, on viendra vous chercher. De toute façon, vous ne pourrez pas sortir, la porte
sera verrouillée de l'extérieur.
- Vous voulez dire que je devrai rester tout ce temps dans cette pièce vide à ne rien faire,
paniqua Robert.
- Rien effectivement, affirma Saint-Pierre, d'autant plus que vous n'avez plus besoin de manger.
Que voulez-vous, c'est le Purgatoire. Il fallait réfléchir avant.
- Mais c'est horriblement long, se lamenta Robert. Dites-moi, le Paradis, ça doit être vraiment
merveilleux après une telle attente ?
- Effectivement. Vous flottez dans un brouillard lumineux en contemplant la face de Dieu.
- C'est tout, mais c'est l'Enfer !
- Comment cela, c'est tout ? Cessez donc de blasphémer, je vous en prie.
- Et l'Enfer, c'est comment alors ?
- L'Enfer, c'est comme sur la Terre, mais en noir et blanc.
- Mais c'est mieux que le Paradis, dites-moi. Ne serait-il pas possible de changer, par hasard ?
- Vous voulez changer ? Vous préférez l'Enfer ?
- A priori, oui.
- Si vous désirez tellement changer, je ne peux pas vous en empêcher. Mais dites-vous bien que ce
choix est définitif, éternel, si vous voyez ce que je veux dire.
- Et si je change, je n'ai pas besoin de passer par le Purgatoire ?
- Non non, vous partez directement.
- Eh bien, je préfère l'Enfer.
- Très bien, vous n'avez qu'à suivre le couloir jusqu'à l'autre extrémité. La porte que vous
trouverez s'ouvre sur l'Enfer, mais on ne peut la franchir que dans un seul sens.
- Merci beaucoup, dit Robert, et il partit aussitôt.
Après avoir marché longtemps, il trouva la porte et l'ouvrit. Saint-Pierre n'avait pas menti.
C'était bien comme sur la Terre, mais en noir et blanc. Pour voir, il tenta d'ouvrir la porte dans
l'autre sens, mais elle était vraiment bloquée. Il nota que sa peau avait vieilli de nouveau. Robert
s'avança dans l'Enfer pour l'éternité.
Après que Robert ait quitté la pièce, Saint-Pierre se leva à son tour. Il se dirigea vers une
porte qui s'ouvrait très loin, tout au fond de son bureau. Derrière la porte, il y avait un
paysage féerique. Sur le gazon verdoyant, parsemé de fleurs printanières, gambadaient des
agneaux blancs. Les papillons voletaient en tous sens. Quelques ruisseaux murmuraient et
luisaient sous le soleil chaud. De petits groupe de magnifiques jeunes gens et jeunes filles se
poursuivaient en riant bruyamment. D'autres se baignaient dans les eaux transparentes de quelques
cascades. Quelques uns lisaient ou dissertaient.
Saint-Pierre se rapprocha d'un jeune homme allongé sur l'herbe. Ce dernier déposait des baisers
fiévreux sur la fesse dénudée d'une superbe jeune fille, tout en excitant le téton d'une autre.
Saint-Pierre s'arrêta devant le petit groupe.
- Bonjour, Seigneur, dit-il au jeune homme.
- Ah salut, Saint-Pierre. Alors, quelles sont les nouvelles ?
- Pas grand-chose, Seigneur, juste un type qui vient de choisir l'Enfer.
- Ah ah, quel con, s'exclama Dieu en claquant le postérieur de la fille.
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