Un goût amer


L'agneau gambadait gaiement dans le pré. Il bondissait en tous sens et s'éloignait constamment du reste du troupeau. Comme tous les jeunes agneaux, il n'écoutait pas ce que lui disait sa mère la brebis. Pourtant, celle-ci l'avait averti : "Prends garde au loup. Ne t'éloigne pas du bélier et des chiens". Peine perdue, et l'agneau folâtrait de plus belle. Tantôt il pourchassait un papillon, tantôt il jappait dans une taupinière. De temps en temps, il cueillait un brin d'herbe du bout des lèvres et l'avalait avec délice, mais il ne choisissait que les brins les plus tendres.

L'herbe la plus verte se trouvait près de la rivière, poussant dans la terre bien grasse, mais loin du troupeau qui était hors de vue, complètement masqué par les collines. L'agneau se rappela ce que lui avait dit sa mère, mais il pensa : "Ca m'étonnerait beaucoup que le loup soit ici. D'abord, elle me raconte toujours des histoires de loup mais je ne me souviens pas qu'il ait mangé un agneau de toute mon existence. Je me demande même s'il reste des loups avec tous les chasseurs et tous les chiens qui les cherchent sans les trouver". Et l'agneau se rapprocha de la rivière, tout au fond du pré. Il se croyait plus malin que les brebis, comme tous les agneaux, mais son existence avait été courte.

Le loup avait très faim. Il n'avait pas mangé depuis plusieurs jours et il se sentait très affaibli, d'autant plus que c'était un très vieux loup. Il devait probablement être l'un des derniers de son espèce et cela faisait maintenant bien longtemps qu'il n'avait pas croisé de compagne ou de compagnon. Comme il était très vieux, il perdait ses poils et il lui manquait même quelques dents. Pendant tous ces jours derniers, il n'avait pas pu manger car il avait perpétuellement eu les chiens à ses trousses.

Lorsqu'il était jeune, il pouvait tenir tête aux chiens, même s'ils étaient plusieurs, mais maintenant il devait fuir et encore bien heureux de pouvoir les distancer. Il désespérait de trouver une proie, d'autant qu'il lui fallait une proie facile. Il était tapi dans les buissons limitant le champ, aux abords de la rivière. Il avait perdu tout espoir lorsqu'il aperçut l'agneau qui dévalait la colline en sautillant de droite et de gauche. Il se vit sauvé.

Le loup laissa passer l'agneau devant lui. Ce dernier ne s'était pas rendu compte de sa présence et continuait de rechercher l'herbe la plus verte. Lorsque l'agneau eut brouté tout son soûl, il se retourna pour rejoindre le troupeau, mais il vit alors le loup qui lui coupait la route. Tout d'abord, il pensa que c'était un chien, car le loup finalement ressemblait à un chien. Mais il ne reconnaissait pas ce chien et lorsqu'il le vit s'avancer vers lui avec la mâchoire béante, il comprit que c'était le loup, et il eut très peur. Comme il regrettait maintenant de ne pas avoir écouté sa mère, mais c'était trop tard.

- Je t'en supplie, loup, ne me mange pas, implora l'agneau.

Le loup continua d'avancer sans s'émouvoir. Il se concentrait surtout pour que l'agneau ne puisse pas s'échapper par les côtés, car il n'était plus très rapide.

- Et pourquoi ne te mangerais-je pas, questionna le loup pour gagner du temps.

- Laisse-moi une chance, dit l'agneau. Je suis si jeune encore. Je n'ai presque pas vécu. Et puis je suis un tout petit agneau et tu n'auras pas de quoi faire un gros repas. Enfin quand même, tu es vieux, toi, et tu sais ce qu'est la vie. Pourquoi veux-tu m'en priver ? Pourquoi ne manges-tu pas un mouton plus âgé qui n'a plus rien à connaître ?

- Tu es peut-être jeune, dit le loup, mais tu n'en es que plus tendre. Les vieux moutons ne sont plus si succulents, et puis ils sont plus difficiles à attraper.

- Mais pourquoi moi, gémit l'agneau. Pourquoi ne captures-tu pas un de mes cousins ? Ils sont tout aussi jeunes et souvent bien plus gras. Si tu me laisses partir, je t'en amènerai un bien bien gras, je te le promets.

Le loup n'était pas fou et n'avait pas l'intention de céder à la tentation, bien qu'elle fut grande. C'était pourtant vrai que cet agneau là n'était pas épais, mais il était bien réel.

Comme il semble avoir peur, songe le loup. Et comme c'était bien triste en effet qu'un vieux loup comme lui, presque mort en fait, qu'un vieux loup comme lui prenne la vie d'un agneau si jeune et si innocent. Le loup eut presque envie de laisser partir l'agneau et de retourner se terrer dans les fourrés pour y attendre la mort qui de toute façon ne tarderait pas à venir. Il en avait assez de toujours courir et il était fatigué. La vie était bien cruelle pour tout le monde. Puis le loup pensa que cet agneau prêt à sacrifier un de ses cousins à sa place n'était pas si innocent après tout. Et tout de même, un loup est un loup, et il fait un travail de loup. Le mouton a-t-il pitié de la pousse d'herbe ? Comme il s'était complètement rapproché de l'agneau, il n'eut qu'un geste à faire et ce dernier fut englouti. L'agneau était bien tendre, mais le loup conserva un goût amer dans la bouche.



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