Les trois monstres


Les monstres devenaient de plus en plus rapides. Frédéric le sentait bien. Pourtant, lui aussi devenait de plus en plus rapide. Il était même très rapide maintenant. Mais les monstres semblaient eux aussi progresser de jour en jour. En fait, Frédéric savait bien qu'il était en permanence à la limite de la capture. Un jour, un soir plutôt, il ne pourrait pas passer assez vite devant la cachette des monstres, et il serait dévoré dans le noir.

Frédéric se rappelait exactement le jour de l'arrivée des monstres. Il avait alors quatre ans. Ce jour là, avec son camarade de jeux Jean-Philippe, il avait patiemment oeuvré tout l'après- midi à démonter peu à peu le mur de séparation entre le jardin du pavillon familial et celui du couple de voisins. C'était un très vieux mur, déjà lézardé et fendillé, rendu friable par les ans. Le mur n'était épais que de quelques centimètres et ne résistait plus que grâce à son armature métallique. Finalement, Frédéric et Jean-Philippe avaient fini par en venir à bout à force de gratouiller. En fin de journée, seule l'armature métallique séparait encore les deux jardins.

Par quelque insondable mystère, les adultes savent tout. Et pourtant, ils ne voient pas tout. Mais ils savent tout. Frédéric et Jean-Philippe étaient certains de ne pas avoir été vus. Malgré cela, le soir venu, le vieux voisin sorti pour arroser ses rosiers ne manqua pas de remarquer la disparition du mur, ce qui, après tout, n'avait rien de surprenant. Ce qui était surprenant par contre, c'est qu'il ait immédiatement pensé à venir prévenir les parents de Frédéric et que ceux-ci n'aient eu aucun doute sur sa culpabilité. Les deux camarades n'avaient pourtant pas été aperçus, ils en étaient persuadés.

L'explication fut orageuse, et bien que Frédéric n'ait pas avoué, malgré les fessées qui se succédaient, il fut définitivement reconnu coupable et déclaré auteur du crime. Le fait que le voisin surexcité ait assisté à l'interrogatoire ne joua pas pour peu dans cette conclusion arbitraire car non prouvée.

Il ne dénonça pas Jean-Philippe. Ses parents ne se contentèrent pas de le battre cette fois-là, comme pour une bêtise habituelle. Non, ils ne s'en contentèrent pas. Pourtant, ce mur était un très vieux mur, de toute façon appelé à disparaître de lui-même. L'idée vint de sa mère, et ses parents, sourds à ses récriminations, ses supplications et ses déclarations d'innocence, après l'avoir privé de dîner, l'enfermèrent dans le placard à balais. Il faisait noir dans le placard, un noir insondable. Il était resté toute la nuit dans le placard. Il avait très peur du noir et il avait faim. Il ne pouvait pas non plus s'allonger pour tenter de dormir. Non, il pouvait juste s'asseoir. Toute la nuit, il avait gémi et gratté à la porte du placard, mais ils n'étaient pas venus le libérer avant l'aube. La nuit avait été horrible et longue dans le noir.

Dès le lendemain soir, les monstres étaient venus s'installer dans la cave.

Frédéric ne vit pas les monstres, mais il fut certain qu'ils étaient là. Comme chaque soir, il passait par la porte de derrière, donnant sur la cave, pour y ranger son tricycle. Il passait une bonne partie de la journée sur son tricycle bleu. Celui-ci avait une benne à l'arrière et permettait, en y chargeant du sable ou de la terre, de jouer au camion. L'heure du repas venue, il devait aller garer le véhicule dans la cave. La cave était très grande et très mystérieuse. Elle occupait toute la surface de la maison et comprenait plusieurs parties. Lorsqu'on en franchissait la porte, on entrait dans une pièce où se trouvaient un lavabo et la machine à laver. Cette pièce servait à faire sécher le linge lorsqu'il pleuvait ou faisait trop froid pour qu'il soit laissé à l'extérieur. C'est à cet endroit que Frédéric devait garer son tricycle. Cette pièce donnait sur un couloir étroit menant à l'escalier.

A gauche du couloir se trouvaient encore deux pièces. La première, très grande, servait d'atelier de bricolage à son père. C'était la pièce la plus chaude car elle contenait la chaudière. A gauche encore, il y avait une pièce plus modeste où étaient entreposés les fruits et les légumes venant du jardin que ses parents possédaient quelque part dans la campagne. Cette pièce était très sombre et il ne fallait pas l'éclairer pour que la récolte se conserve tout l'hiver. A droite du couloir, il y avait deux boxes sans porte, fermés en bas par des planches sur un mètre de hauteur. Dans ces boxes, la provision de charbon servant à alimenter la chaudière était stockée. Ensuite venait l'escalier en colimaçon qui permettait de rejoindre le rez-de-chaussée du pavillon.

Derrière l'escalier, il y avait encore un réduit, une ancienne fosse septique détruite pour être remplacée par le tout-à-l'égout et où se trouvaient de vieux bibelots inutiles ainsi qu'une grande quantité de journaux moisis.

La cave était très sombre, même lorsqu'il faisait jour. La nuit, elle n'était éclairée que par deux ampoules, tout au moins en ce qui concernait la partie autorisée à Frédéric. Ce dernier n'avait pas le droit de pénétrer dans l'atelier ni dans la pièce aux fruits et légumes. Une ampoule se trouvait dans la pièce de la machine-à-laver, l'autre au bas de l'escalier. Les deux ampoules dépendaient du même interrupteur, ou plus précisément des deux mêmes interrupteurs. En effet, le schéma électrique du pavillon comportait à cet endroit un va-et-vient, si bien qu'il était possible d'allumer ou d'éteindre la lumière soit de l'interrupteur placé dans la pièce de la machine-à-laver, soit de celui placé sous l'ampoule du bas de l'escalier. Il était aussi possible d'allumer d'un endroit et d'éteindre de l'autre.

Lorsque Frédéric rentrait le soir, il allumait la lumière par l'intermédiaire de l'interrupteur qui se trouvait à droite de la porte donnant sur le jardin, il rangeait son tricycle, longeait le couloir, éteignait alors la lumière avant de remonter par l'escalier qui lui n'était pas éclairé. Son père parlait d'installer une ampoule à cet endroit depuis des années, mais n'avait encore jamais trouvé le temps ou le courage de le faire. Pour atteindre l'interrupteur au bas de l'escalier, Frédéric devait monter sur une échelle posée sur le flanc le long du couloir, car le bouton se trouvait bien trop haut pour lui, à près de deux mètres du sol. L'échelle vacillait, et Frédéric devait se retenir à des crochets fixés dans le mur pour ne pas basculer. Il fallait ensuite gravir l'escalier dans le noir.

Le lendemain donc de sa nuit dans le placard, Frédéric rangea son tricycle comme d'habitude. Il escalada alors l'échelle pour éteindre la lumière avant de remonter. Ce fut à ce moment, alors qu'il n'avait pas encore sauté au bas de ce support de fortune, juste comme il venait de tourner l'interrupteur, qu'il sentit l'horrible présence des monstres. Il resta tout d'abord paralysé en sentant que les créatures rampaient vers lui dans le noir, puis mû par une impulsion subite, il ralluma par réflexe plutôt que par raison. Il était sauvé pour cette fois, les monstres avaient regagné leurs tanières.

Il en fut immédiatement certain, les monstres étaient trois. Il savait exactement où ceux-ci se cachaient. Deux d'entre eux se terraient côte à côte dans les boxes servant au stockage du charbon. Le troisième, moins vif et plus solitaire, se dissimulait lui dans l'ancienne fosse septique derrière l'escalier. Frédéric sauta de son support pour inspecter les lieux. De l'entrée des boxes (il n'osa pas s'aventurer sur le tas de charbon où auparavant il prenait pourtant un si vif plaisir à se salir consciencieusement malgré les fessées qui suivaient immanquablement), il scruta l'obscurité. Il ne put pas voir comment étaient faits les monstres, ceux-ci se tenant prudemment tapis tout au fond, dans le noir absolu, mais il les soupçonna immondes, rampants et gluants.

Il fallait pourtant remonter s'il ne voulait pas être en retard pour souper et être vertement réprimandé. Il était absolument hors de question de laisser la lumière brûler, ses fesses le lui avaient appris, comme il n'était pas possible non plus de repartir par le jardin. La porte de derrière fermait par un verrou mobile manuellement de l'intérieur et par une clef de l'extérieur. Frédéric devait obligatoirement fermer la porte et il était trop petit pour qu'il soit question de lui confier une clef. Sa seule issue était donc l'escalier. Il remonta sur l'échelle, éteignit et ralluma aussitôt. Les monstres étaient bien là. Heureusement, la lumière suffisait à les tenir en respect. Il se retourna vers l'escalier, en équilibre instable, reconnut le terrain, tourna l'interrupteur et sauta immédiatement à terre, gravissant alors lestement l'escalier que par chance il connaissait comme sa poche.

Les monstres le suivirent, mais plus lentement car ils ne connaissaient pas bien les lieux. Il réussit à atteindre la porte et l'ouvrit comme un fou. Il se retourna alors, mais les monstres avaient déjà reflué au delà du tournant, regagnant le noir.

Frédéric était essoufflé et hagard. Sa mère le remarqua et s'en enquit, mais il ne dit pas un mot au sujet des trois immondes créatures.

Peu à peu, Frédéric grandit, et les monstres étaient toujours là. Frédéric était devenu très rapide, une véritable fusée. Malgré tout, les monstres le talonnaient toujours de plus près, car maintenant eux aussi connaissaient bien l'escalier et ils étaient rendus plus vifs par leur longue attente. Fatalement, un soir, Frédéric tomberait entre leurs griffes, et ce soir, il le sentait se rapprocher. Une fois, il avait manqué une marche, mais miraculeusement n'était pas tombé et avait pu repartir instantanément. Mais il finirait bien par tomber ou ne pas monter assez vite.

Frédéric avait déjà demandé à ses parents qu'ils lui confient la clef de la porte de derrière, mais ceux-ci n'en avaient pas vu l'utilité, et surtout jugeaient encore Frédéric trop petit, bien qu'il ait maintenant plus de huit ans. Il était si peu soigneux qu'il la perdrait certainement, et ils refusèrent catégoriquement.

Pour Frédéric, les monstres devinrent progressivement une véritable phobie. Il pensait tout le jour à l'éventualité d'un nouvel affrontement, d'une nouvelle course à l'issue toujours plus incertaine.

Alors Frédéric mettait toutes les chances de son côté. Le plus souvent, il rentrait avant qu'il ne fasse trop sombre pour ne pas grimper l'escalier dans le noir. Il devait ainsi se priver d'une partie appréciable de ses moments de liberté, d'autant que ses camarades, ignorants du danger qu'ils lui faisaient risquer, tentaient de le faire rester avec eux, mais rarement il oubliait l'heure et dans ce cas, toujours il le regrettait. La seule solution pour rentrer plus tard était de sortir sans son vélo, car il avait maintenant un grand vélo à deux roues, mais ce dernier était pratiquement indispensable pour suivre ses camarades. Quoiqu'il en soit, Frédéric avait toujours réussi à s'en tirer et il escomptait bien, en restant perpétuellement sur ses gardes, être un jour assez grand pour ne plus avoir à craindre les monstres, un jour où il pourrait les repousser, les vaincre même, s'ils l'attrapaient.

Il avait si longtemps échappé aux monstres qu'il commençait à y croire, mais finalement, un soir de sa huitième année donc, le sort en décida autrement. Ses parents avaient pour habitude d'allumer un feu dans la cheminée lorsque la soirée était fraîche, un beau feu crépitant auprès duquel tous trois se blottissaient pour regarder ensemble la télévision, après le souper. En principe, une certaine quantité de bois, suffisante pour la soirée, se trouvait dans une niche à côté de la cheminée. Mais ce soir là, la réserve de bois qui n'avait pas été renouvelée, fut insuffisante. Ses parents, plongés dans le journal télévisé, n'auraient voulu pour rien au monde en manquer une miette, et Frédéric fut désigné pour aller chercher quelques bûches. Seulement voilà, les bûches en question se trouvaient justement dans la cave sous l'escalier.

Frédéric refusa totalement d'y aller, en proie visiblement à une profonde terreur que ses parents ne comprirent pas. Comme il refusait d'expliquer son attitude, ses parents se fâchèrent tant et si bien qu'après les menaces, il était en passe de recevoir une fessée magistrale qui le décida enfin à prendre le risque.

Il ouvrit en grand la porte de la cave pour que l'escalier soit au moins éclairé jusqu'au tournant. Il commença à descendre prudemment les marches en calculant son élan pour le moment où il franchirait le virage du colimaçon. Enfin, il prit un dernier appui et bondit dans le noir. Il dévala les marches et sautant au jugé sur l'échelle qui se trouvait là, couchée sur le flanc. Mais alors qu'il allait atteindre l'interrupteur, il sentit qu'un des monstres le faisait basculer en arrière en tirant l'échelle sous lui. Il tenta de se pencher en avant pour se rattraper, mais il perdit l'équilibre. Son visage heurta le mur et il tomba. Avant de perdre connaissance, il sentit les terribles crocs d'un monstre qui s'enfonçaient dans sa gorge.

Du pavillon d'en face, la famille Leclercq, retranchée derrière ses rideaux, observait la fourgonnette noire où l'on chargeait le petit cercueil de bois vernis.

- C'est terrible quand même ce qui arrive à Monsieur et Madame Olivier, murmura Madame Leclercq à l'intention de son mari. D'après ce que m'a raconté Madame Martin, le petit a perdu l'équilibre en escaladant une échelle bancale pour allumer la lumière dans la cave et il s'est égorgé sur un crochet fixé au mur. Quelle mort monstrueuse pour un petit de cet âge !



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