La Tentation


Patrick était pressé de rentrer chez lui. A cette heure de pointe, les arrêts de la rame de métro à chaque station lui semblaient interminables. Au train où allaient les choses, il allait manquer son train. Et manquer son train, c'était un quart d'heure à attendre le suivant, un quart d'heure de moins pour se préparer avant de voir Joëlle. Celle-là, comme les autres, serait l'instrument d'une longue nuit de plaisir. Lui résisterait-elle ? Certainement non. Et comment jouirait-il d'elle ? Serait-il possible d'apprendre le tire-bouchon ou la chaise mexicaine en une seule séance à cette sainte nitouche ? Ses seins étaient-ils gonflés et juteux comme des poires ou rugueux et fermes comme des oranges ? Tel était le dialogue intérieur, plein de certitude dominatrice, qu'entretenait Patrick.

Il avait pourtant fait preuve d'une timidité excessive jusqu'à il y avait deux ou trois ans, mais après une première aventure plus que chanceuse, il s'était totalement décontracté. Depuis, son existence était devenue une longue suite de conquêtes qu'il comptait et exhibait au début, mais il avait dépassé ce stade et ne se posait plus de question.

Combien de corps lascifs avait-il étreints? Combien de bouches haletantes lui avaient murmuré des mots d'amour dans le chavirement de la communion charnelle? Combien de cuisses tremblantes lui avaient ceinturé les hanches? Il n'aurait pu le dire. Et seule la première victoire lui importait. Après, il laissait immanquablement tomber la fille. La plupart de ses victimes le savait avant même de tomber entre ses griffes, et Patrick avait la réputation d'être ignoble. Malgré cela, et peut-être à cause de cela, peu de semaines s'écoulaient sans de nouvelle candidate à l'humiliation.

Après avoir bouilli durant la quinzaine de stations que comptait le trajet habituel, Patrick se précipita sur le quai dès que la rame se fut immobilisée à la gare de l'Est. Il était si obnubilé par l'idée d'attraper son train qu'il n'avait pas fait attention aux personnes qui patientaient en attendant le métro.

Il heurta de plein fouet une vieille femme qui en tomba à la renverse, dans une confusion de jupons louches. Elle laissa échapper un sac de plastique et il y eut un bruit de verre qui se brisait.

- Ma boule de cristal, hurla-t-elle en se précipitant sur son sac.

Dès qu'elle l'eut ouvert, elle poussa un hurlement hystérique.

- Aaaaarhgnnn !!! Ma Boule de cristal est brisée. Ce jeune crétin a cassé ma Boule. Par l'Enfer, cette engeance d'humain a détruit ma Boule. Il faut des siècles pour obtenir une Boule de cette qualité. Des siècles pour ouvrir une telle porte sur l'Au-Delà. Des siècles.

Les autres passagers s'arrêtaient quelques instants pour écouter la vieille avant de repartir avec un sourire complice à l'adresse de Patrick. Celui-ci restait là, les bras ballants, ne sachant que dire. Les problèmes de la vieille folle ne l'émouvaient absolument pas et il n'avait qu'une idée, s'échapper le plus rapidement possible pour attraper son train.

- Ecoutez, Madame, dit-il, je suis désolé.

- Désolé, il est désolé, gémit la vieille en se tordant les mains. Désolé, répéta-t-elle en étreignant sa tête hirsute.

- Je ne vois pas ce que je pourrais faire. Peut-être serait-il possible de vous dédommager?

- Me dédommager, petit inconscient ! Me dédommager ! Mais jeune insolent, ta vie n'y suffirait pas, et ses yeux hagards roulèrent diaboliquement dans leurs orbites hallucinées.

- Excusez-moi, Madame, mais je suis pressé. J'ai rendez-vous avec une amie, expliqua Patrick.

- Non mais écoutez-moi cet avorton ! Il anéantit des siècles d'efforts et il ne pense qu'à aller se coller à une sale petite femelle en chaleur, gibier de potence!

- Je vous prie de rester correcte, Madame. Il s'agit là d'un regrettable incident, mais cela ne sert de s'énerver. Il y a sûrement une solution.

Sourde à ses avances de compromis, la vieille l'invectivait de plus belle et perdait tout contrôle d'elle-même.

- Eh bien, puisque c'est comme cela, conclut Patrick, j'aime autant vous dire que je n'ai rien à fiche de vos histoires de demeurée. Je n'ai pas que cela à faire, moi.

Il fouilla dans sa poche et extirpa un billet de cinquante francs.

- Tenez, dit-il, voilà de quoi vous payer une boule neuve et un ballon de rouge en prime. Je ne vois que cela pour vous calmer, vieille alcoolique.

Il jeta le billet froissé aux pieds de la femme puis fit volte-face et s'enfuit vers les quais. Il eut juste le temps d'entendre la vieille qui hurlait:

- C'est cela, cours rejoindre ta femelle ! Elle va en avoir une bonne surprise, tu peux en croire Miranda la voyante !

Et le rire dément de la vieille accompagna Patrick dans sa course folle le long des couloirs. Celui-ci n'avait plus qu'une idée, prendre son train à l'heure. La vieille lui sortit aussitôt de l'esprit. Il déboucha dans le hall, courant comme un dératé et provoquant de nombreuses protestations. Sans y prendre autrement garde, il fonça sur le quai et parvint à monter dans le train qui roulait déjà. Ouf, il ne serait pas en retard.

Il avait dû produire un tel effort qu'il finissait juste de reprendre son souffle lorsque le train s'immobilisa dans la gare de destination de Patrick. Ce n'était plus la peine de courir, il était dans les temps, maintenant. Il adopta tout de même un pas rapide pour rejoindre le studio qu'il avait douillettement aménagé, tout y étant prévu pour la séduction.

Il accrocha son blouson, posa sa mallette, et se dirigea vers la penderie pour y choisir ce qu'il allait mettre. A ce moment là, il sentit une petite envie. Mieux vaut s'en débarrasser avant de prendre une douche, pensa-t-il, comme cela il n'en restera aucune trace. On ne sait jamais ce qui peut se passer. Et il se dirigea vers les toilettes.

Les jambes écartées autour de la cuvette, il descendit sa braguette et d'une main, baissa son slip, cherchant machinalement son sexe de l'autre. Il sentit tout de suite qu'il y avait quelque chose de louche, mais ne réalisa pas immédiatement. Ses doigts ne trouvèrent pas ce qu'ils cherchaient. Il pensa: "je l'ai manqué il doit être mal placé", et fit une nouvelle tentative. En vain. Il sentit comme une liquéfaction au niveau des jambes et s'appuya à la cloison pour ne pas tomber. Haletant, il déboucla sa ceinture et baissa fébrilement son pantalon et son slip dans le même mouvement. Il se pencha en avant pour voir ce qui se passait et après avoir pensé défaillir, il dut se rendre à l'évidence. Au bas de son ventre, il n'y avait ni sexe ni testicules. A la place des organes dont il tirait toute sa fierté, son corps se terminait bêtement par une surface de chair lisse entièrement dépourvue de poils et simplement percée d'un minuscule orifice.

- Bon Dieu, qu'est-ce qui se passe, souffla-t-il à mi-voix. Je rêve, tout ceci n'est pas réel, ce n'est pas possible.

Il passa sa main sur la peau lisse et dut reconnaître qu'elle était bien là. A ce moment, il repensa à la vieille folle et à sa boule de cristal. Bien sûr, ça ne pouvait être qu'elle et il se rappela alors la menace qu'elle avait proférée alors qu'il s'enfuyait. Bon sang, il fallait absolument trouver un moyen de mettre la main sur cette sorcière. Comment s'appelait-elle déjà ?

Ah oui, Miranda la voyante ! Patrick se précipita sur l'annuaire téléphonique. Il y avait une bonne vingtaine de Miranda, mais aucun de ces noms ne semblait correspondre à la raison sociale d'une voyante. Il n'y avait plus qu'un seul espoir : que la vieille emprunte le même trajet demain et qu'il puisse la retrouver dans le métro.

Ensuite, il se souvint de Joëlle. Il fallait d'urgence trouver un moyen de se décommander. Il décrocha le combiné et composa le numéro. Après quelques sonneries, on lui répondit :

- Allo ?

- Allo, Joëlle ?

- Oui.

- C'est Patrick.

- Ah, bonsoir Patrick, répondit-elle, visiblement ravie.

- Ecoute, je te téléphone pour ce soir, commença-t-il.

- Ah bon, fit Joëlle inquiète.

- Oui, je suis désolé, mais je ne pense pas pouvoir venir. Tu comprends, mon frère vient d'avoir un accident de voiture et je préfèrerais passer le voir à l'hôpital.

- Ah bon, laissa échapper Joëlle désemparée. J'espère que ce n'est pas trop grave.

Sa voix se brisait. Elle ne semblait pas trop croire à cette histoire.

- Non, il ne risque rien, mais il parait qu'il est sérieusement amoché et je crois qu'il serait bon que je passe lui remonter le moral. Mais ce n'est que partie remise, si tu veux. Demain soir même heure ?

- D'accord, acquiesça Joëlle sans illusions.

- Alors salut, conclut Patrick. Et je suis vraiment désolé.

Il n'attendit pas de réponse et raccrocha. Il n'avait plus qu'à attendre le lendemain et il s'affala dans le canapé, complètement vidé. Pourvu qu'il puisse trouver la vieille et pour Joëlle tout ne serait peut-être pas perdu, et surtout pour les suivantes.

Il resta ensuite prostré toute la soirée et une bonne partie de la nuit. Il n'eut pas le courage de manger et lorsqu'il se décida enfin à aller se coucher, il ne put trouver le sommeil et ne fit que se retourner dans ses draps trempés de sueur.

Le lendemain matin, il n'alla pas travailler. Il en aurait été incapable et de toute façon, il ne voulait pas prendre le risque de manquer la vieille. Il ne prit même pas la peine de prévenir le bureau. La journée lui parut d'autant plus interminable qu'il ne se sentait pas le courage de faire quoi que ce soit. Il grignota un peu sans daigner se préparer un vrai repas, et lorsqu'il partit vers Paris, il avait deux bonnes heures d'avance.

Il s'assit sur un banc de la station où il avait eu cette altercation avec la vieille et tenta de patienter. Sa nervosité était visible et il scrutait les voyageurs, attendant désespérément d'apercevoir la sorcière. Il perdait peu à peu espoir lorsque enfin, rigoureusement à la même heure que la veille, la vieille déboucha sur le quai. Patrick se précipita brutalement vers elle et se contint pour lui adresser la parole sur un ton aussi déférent que possible afin de ne pas risquer de la brusquer.

- Excusez-moi, madame ...

- Tiens, revoilà le jeune effronté d'hier, le coupa-t-elle. Je savais bien que je te reverrais, petit malin !

- Ecoutez-moi, je m'excuse vraiment pour ma maladresse d'hier et je suis prêt à réparer par n'importe quel moyen.

- Ah ah, jubila la vieille, je crois que le jeune homme a perdu quelque chose qu'il regrette.

Patrick ne répondit pas, atrocement gêné.

- Oui, mais moi aussi j'ai perdu quelque chose de très important, mon cher petit, poursuivit-elle. Cette boule de cristal avait une valeur inestimable et ce qui est plus grave, c'est qu'elle ne m'appartenait pas et que maintenant j'ai des comptes à rendre.

- Il doit bien y avoir un moyen de remplacer cet objet, gémit Patrick. Vous ne pouvez pas me laisser dans cet état, ce n'est pas humain.

- Oh si, je peux te laisser dans cet état, s'amusa la vieille.

- Ecoutez, je suis prêt à faire n'importe quoi.

- N'importe quoi ?

- Oui.

- Il y aurait bien un moyen de racheter ta faute, mais le prix en est très élevé.

- Je vous écoute.

- Donne-moi ton âme.

- Mon âme, s'étonna Patrick.

- Oui, ton âme.

Mais, réfléchit Patrick, qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Tout le monde sait bien au vingtième siècle que les âmes n'existent que dans l'esprit de quelques calotins demeurés. L'Enfer, le Paradis, tout cela n'est que fadaises et archaïsmes. Le prix lui sembla donc bien léger.

- J'accepte, madame Miranda, répondit-il, trop heureux de s'en tirer à si bon compte.

- Réfléchis bien, petit sot, c'est une grave décision.

- C'est tout réfléchi.

- Très bien, le rendez-vous est pris, et je te restitue ce que tu as perdu, conclut la vieille.

- Merci, madame Miranda, exulta Patrick, et il s'enfuit vers les toilettes.

Aussitôt, il vérifia que la vieille n'avait pas menti, mais tout était là. Ouf, pensa Patrick, et il rentra chez lui. Ce soir là, il posséda Joëlle, puis la quitta deux jours plus tard. Il vécut longtemps et eut encore un très grand nombre de maîtresses.

Du haut du ciel, deux vieillards avaient observé la scène attentivement. L'un d'eux était vêtu de blanc et semblait bon, l'autre était velu et vêtu de noir. Lui paraissait roué et mauvais. Il parla :

- Alors, Dieu, tu as encore perdu ! Comment peux-tu croire encore en tes immondes créatures ? Sont-elles toujours à ton image ?

- Tu verras, Satan, le Bien finira par triompher un jour.

- Oui, peut-être, mais en attendant, ton Paradis est vide.

- Je ne renonce pas , Satan !

- Je ne comprends pas comment tu peux encore conserver la foi, Dieu. A ta place, j'aurais abandonné depuis longtemps. Pourtant, je peux t'indiquer le moyen de voir enfin une de tes créatures entrer dans ton Paradis désert.

- Ah oui, et lequel ?

- Ton âme !

- Vade retro, Satanas !

- En échange de ton âme, je te promets la victoire à dater de ce jour et jusqu'à la fin des temps.

- Jusqu'à la fin des temps, Satan ?

- Jusqu'à la fin des temps !

- Je vais réfléchir, dit Dieu.



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